
Dans le projet en cours Ceux qui dansent sous les Cloches, Garance Lemarié s’associe avec Émilie Bellon et explore les festivals païens vivants d’Europe, mêlant art contemporain et regard anthropologique pour revisiter ces rituels ancestraux.
2023
serie de photographies
Cette série photographique a été réalisée à Pernik, en Bulgarie, lors du festival de Surva, cérémonie archaïque qui résiste au temps, rejouant chaque année la lutte entre l’hiver et le printemps, le chaos et l’ordre, l’humain et l’invisible. Garance Lemarié y saisit davantage qu’un événement folklorique : elle approche un territoire rituel où les corps deviennent figures, et la communauté se rassemble autour d’une mémoire vivante.
Garance Lemarié compose une photographie de la présence plutôt que de l’événement. Elle cadre des instants suspendus — un masque abandonné au sol comme une mue, des regards dissimulés derrière les parures, une silhouette monumentale découpée sur la foule — autant de scènes où l’étrangeté affleure. Le festival devient un paysage de métamorphoses, un espace liminal où le rite contamine le réel.
Cette série constitue la première trace d’un projet plus vaste, aujourd’hui en cours de réalisation en collaboration avec l’anthropologue Émilie Bellon. A travers une enquête sensible, à la croisée de l’art et de l’anthropologie, elles explorent Surva comme un espace de transformation : un rituel contemporain où se rejouent les liens entre identité, territoire, transmission, mémoire et imaginaire.
2022
série de photographies
Dans cette série née des cendres, Garance Lemarié ne se contente pas de photographier les vestiges d’un atelier incendié : elle interroge la survie même des formes, la persistance du sensible après la catastrophe.
Les images s’attardent sur des fragments : surfaces calcinées, objets rendus méconnaissables, matières figées dans la suie. Dans ce monde brûlé, les frontières entre les matériaux vacillent : l’étui de la machine à coudre semble avoir perdu sa rigidité première pour devenir lui-même une forme textile. Ainsi le feu abolit les distinctions entre structure et souplesse, entre machine et étoffe, entre objet et mémoire.
Agissant tel un alchimiste violent, il transforme l’espace de création en paysage de traces : l’atelier, lieu du geste et du temps long, se trouve réduit à une scène muette. Malgré tout, une lumière persiste sur un métal tordu, un éclat irisé survit dans des sequins noircis, comme si la création, même brûlée, continuait de respirer sous la catastrophe.
Cette série devient alors un reliquaire, recueillant non seulement les restes matériels d’un atelier disparu, mais aussi la présence fantomatique des œuvres à venir. Dans ces images, Garance Lemarié construit une nouvelle forme de narration : celle d’un lieu détruit devenu matière de création, d’une perte devenue langage.
2021 (inachevé)
Costume mythologique
Ce costume inachevé se présente comme le vestige puissant d’une métamorphose interrompue. Au centre de l’œuvre, un masque en argile figure un crâne de corbeau, silhouette archaïque et souveraine, inspirée du Corbeau-Créateur des mythologies des peuples indigènes de la côte nord-ouest du Pacifique américain. Là, le corbeau n’est pas un simple oiseau : il est celui qui vole la lumière, qui façonne le monde, qui traverse les seuils entre la forme et le chaos.
La matière même du masque — l’argile, fragile et terrestre — renforce cette tension entre origine et disparition. Objet rituel autant que sculpture, il évoque une présence totémique, un visage pour un être liminal, à la frontière du vivant, du symbole et de l’os.
Mais l’histoire de l’œuvre ajoute une dimension tragique : le costume devait être complet, porté, incarné, avant que le feu ne dévore l’atelier et ne réduise le projet à ce fragment survivant. Dès lors, le masque devient relique. Il ne représente plus seulement un Créateur mythologique, mais aussi la création elle-même, vulnérable, exposée à l’accident, à l’interruption, à la cendre.
Ce qui demeure n’est pas un échec, mais une forme ouverte : un personnage suspendu, un mythe amputé, dont la puissance tient précisément à ce manque. Dans ce crâne de corbeau, c’est peut-être le feu qui a achevé l’œuvre — en la transformant en mémoire.
2021
Une immersion plastique et sensorielle dans les mystères de la forêt
Avec cette série, Garance Lemarié propose une œuvre à la frontière du costume, de la sculpture (en papier maché) et de la mise en scène photographique. Ces figures énigmatiques, mi-humaines mi-fongiques, semblent surgir d’un monde où l’organique et l’imaginaire fusionnent.
L’artiste conçoit et réalise elle-même les costumes de champignons, qui ne relèvent pas de la simple imitation naturaliste : ils sont des prolongements symboliques de la forêt, des entités hybrides incarnant un rapport sensoriel et spirituel au vivant. En les réinsérant dans leur biotope — le sous-bois, les fougères, les mousses — elle compose des tableaux où la texture joue un rôle central. La douceur diaphane des tissus, les volumes arrondis des chapeaux, les teintes sourdes ou ponctuées d’éclats blancs évoquent avec subtilité la matérialité des champignons, tout en instaurant un trouble : sont-ce des êtres costumés ou des apparitions naturelles ?
La mise en scène in situ redonne à la forêt son rôle sacré, presque chamanique. On y perçoit des influences rituelles et un goût affirmé pour la métamorphose, l’effacement du corps humain au profit d’une présence sensible, presque végétale. Ces figures semblent dialoguer avec la forêt, en faire partie.
Dans une époque marquée par la crise écologique et la séparation brutale entre l’humain et le vivant, Garance Lemarié propose une forme de réconciliation par l’art. Sa démarche s’inscrit dans une esthétique de l’attention : attention portée aux textures naturelles, aux gestes de fabrication, aux savoirs ancestraux, mais aussi à ce que le vivant peut nous enseigner de silence, de lenteur, de transformation.
Cette série photographique est une invitation à ralentir, à se fondre dans l’épaisseur du monde, à réenchanter le regard.
2021
photographies de sculpture mise en scène
Dans cette série photographique, Garance Lemarié propose une relecture contemporaine d’Ophélia, dont la silhouette traverse l’imaginaire occidental depuis Shakespeare jusqu’aux visions préraphaélites de John Everett Millais. Non plus un corps peint, mais une sculpture articulée, offerte au paysage comme un fragment dérivant, la figure flotte dans l’eau sombre, entourée de feuillages, suspendue entre grâce et inquiétude.
La nudité ici n’a rien d’érotique : elle est dépouillement, vulnérabilité absolue, corps sans défense, corps exposé. Les articulations visibles, la matérialité du mannequin, introduisent une tension troublante : le mythe se désenchante tout en se renouvelant. La beauté picturale du motif — cheveux déployés, visage offert, immersion végétale — se heurte à la dimension fragmentée, presque mécanique, de la figure.
Entre théâtre, photographie et installation, Garance Lemarié interroge la fabrication des images féminines, leur persistance, mais aussi leur vulnérabilité. Ophélia devient un dispositif : un corps construit, exposé, flottant à la frontière du vivant, de la mort, et de l’objet.
2022-2024
Bijoux narratifs de Garance Lemarié
Dans cette série singulière, Garance Lemarié explore le bijou comme espace intime de narration, où la broderie devient un médium plastique à part entière, capable de donner corps aux histoires humaines. Chaque pièce figure un visage brodé, suspendu à l’oreille comme un fragment de vie, une tête à la fois précieuse et vulnérable, exposée, parfois tranchée.
Les visages — souvent ceux de personnes âgées — sont traités avec une attention quasi-topographique : les rides, les plis, les cicatrices deviennent des lignes de force, des cartographies du vécu. Loin des standards esthétiques lisses, Garabce Lemarié choisit de rendre hommage à la peau marquée, à la mémoire visible, à cette beauté rude que seul le temps dessine.
La série convoque également un imaginaire symbolique plus radical, à travers la représentation de têtes coupées, accompagnées de miniatures d’épées en pendant. En utilisant la perle comme métaphore du sang, l’artiste sublime l’hémorragie : le liquide devient solide, scintillant, presque rituel.
Chaque pièce agit ainsi comme un médaillon de mémoire, un bijou reliquaire suspendu entre ornement, hommage et autopsie du visible, dans une esthétique résolument contemporaine, libre de pathos.
Garance Lemarié signe ici une série où le bijou devient visage, et le visage devient trace, surface de projection et matière sensible. Elle renouvelle le bijou d’artiste en l’ancrant dans une pratique du récit incarné, à la fois textile, charnelle et silencieusement éloquente.
Dans cette série de pièces uniques, Garance Lemarié déploie un art du bijou à la croisée de la broderie et de la sculpture textile. Chaque création est pensée comme un fragment naturaliste, une trace sensible du vivant, transposée dans une esthétique précieuse et organique.
Son univers est profondément nourri par l’imaginaire des cabinets de curiosités, ces théâtres d’objets rares et étranges qui rassemblaient spécimens naturels, artefacts scientifiques, squelettes, coquilles, insectes, coraux ou pierres. À l’image de ces collections encyclopédiques et poétiques, ses bijoux, inspirés par les textures de la nature — l’éclat minéral d’un scarabée, la porosité d’un champignon, la pulpe brillante d’une grenade, la finesse d’une toile d’araignée, convoquent une cosmologie intime, où l’infiniment petit devient objet de contemplation.
La technique de broderie, d’une minutie extrême, se mêle à des matériaux choisis pour leur charge symbolique et sensorielle : perles, pierres semi-précieuses, coraux, coquillages, ou fils métalliques.
Loin du bijou ornemental ou simplement décoratif, ces pièces assument leur puissance narrative. Elles s’inscrivent dans une filiation contemporaine du bijou d’artiste : celui qui interroge la relation entre le corps et son environnement, entre l’intime et le paysage. Le port du bijou devient alors un acte rituel, presque totémique, une manière de faire entrer en résonance le vivant et le porté.
Les bijoux de Garance Lemarié proposent une relecture sensible de la nature, à l’heure où celle-ci est à la fois menacée, idéalisée et redécouverte. Chaque pièce devient un talisman, un microcosme, une curiosité contemporaine offerte à la contemplation.